Mes souvenirs de la Guerre 1914 - 1918 - 3/4
Le 11 octobre, je reçus mon affectation définitive à la 2ème Compagnie du 71ème, ainsi que mon camarade Lucien Thomas (qui fut tué sur le front de Verdun, au Mort-Homme), Le régiment était alors au repos dans le village de Moiremont ( près Saint-Menehould) et je joignis "mon escouade" installée dans une grange.
Le régiment remonta en ligne dans la nuit du 27 octobre dans la Forêt d'Argonne, bois de la Gruerie, tranchées de La Houyette. Je me souviens sans déplaisir de cette "montée". Le ciel était éclairé par les "départs" d'artillerie et les fusées éclairantes.
C'était comme un feu d'artifice.
La canonnade faisait un bruit ininterrompu. Nous restâmes "en ligne" jusqu'au 24 novembre, tantôt en 1ère, tantôt en soutien. Les Allemands n' attaquèrent pas, nous non plus. Mais de temps à autre. des obus tombaient autour de nous, et puis il y avait des échanges de grenades avec les Allemands dont les tranchées n'étaient pas loin, surtout les "petits postes" avancés.
La dernière attaque des Allemands dans ce secteur avait eu lieu le 8 septembre. Il fallut "remonter" les ennemis dans la vallée de La Biesme. Le régiment subit des pertes importantes. Notamment, un bon camarade connu à Saint-Brieuc , fils d'un avoué chez qui j'avais été reçu, fut tué ce jour là.

Puis ce fut l'hiver, le froid, la boue. Quinze jours en ligne, quinze jours au repos, ou à peu près. Toujours des bombardements, 1e tir des fusils et des mitrailleuses, on s'y habitue dans le trou qui sert d'abri. Mais le froid, la boue dans cette terre argileuse, la saleté qu'on ne peut éviter, et les poux, les poux qui vous démangent sans cesse, on ne peut s'en défaire. Car ils pullulent dans la paille. des gourbis !
Et quelle nourriture! Les hommes de corvée allaient la chercher chez les cuisines roulantes (une par compagnie). Heureusement pour moi, les caporaux en étaient exemptés. Ils allaient deux par escouade, revenaient chargés de boules de pain (plus ou moins dur) et portaient des seaux de toile pour le café (jus!) et le "pinard" et des marmites plates pour la soupe et le rata.

Pèle mêle, mes souvenirs de cette période : Peu d'explosion de mines, mais souvent des "torpilles" qui se promenaient en l'air et dont on ne pouvait apprécier le point de chute. Elles terrifiaient par leur bruit, leurs dégâts et leurs éclats qui ne pardonnaient pas. Des séjours au "petit poste", sentinelle avancée à quelques mètres des tranchées ou postes allemands. La nuit, la relève toutes les deux heures de mes poilus, frigorifiés le matin à leur créneau. C'étaient les plus malheureux.

Le colonel commandant le régiment, le chef de bataillon étaient dans des abris moins exposés et plus confortables, le capitaine chef de la compagnie plus rapproché de ses hommes ne devait pas être trop mal. Le chef de section (lieutenant ou sous-lieutenant non plus. Enfin, le sergent (demi section = 2 escouades) ne quittait pas (s'il n'y avait pas de grabuge) son abri de première ligne. Enfouis dans les tranchées, c'était les poilus, avec leurs caporaux. Mais comme je ne prenais pas la garde, je me bornais à faire des rondes entre lesquelles j'allais me réchauffer un peu dans le trou du sergent.


Souvenirs, page 3/4






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